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Entreprendre, histoire d’une servitude volontaire – Michel Marchesnay – Édition EMS 2020

Entreprendre, histoire d’une servitude volontaire

Michel Marchesnay, édition EMS 2020

Cet ouvrage, issu de la collection « Les grands auteurs francophones » (Editions EMS ), nous offre une vision riche et revigorante de l’acte d’entreprendre et de son acteur principal : l’entrepreneur. En situant l’entrepreneur dans la grande Histoire ainsi que dans de nombreux débats philosophiques (l’individualisme, le pragmatisme, l’indéterminisme…), la lecture de cet ouvrage redonne du sens au phénomène entrepreneurial en général et aux pratiques de recherche en entrepreneuriat en particulier.

Si le terme entrepreneur se révèle « d’une redoutable complexité », l’ouvrage nous rappelle la longue absence de l’entrepreneur comme objet de recherche en économie. Il retrace les raisons (notamment sociétales, d’individualisation) pour lesquelles il est finalement sorti de l’anonymat au point de devenir un objet de recherche important et convoité, accompagnant ainsi la légitimité croissante de l’entrepreneuriat.

L’ancrage de ce travail dans de nombreuses références philosophiques et sociologiques combinée à une excellente connaissance des organisations (qu’elles soient grandes ou petites, publiques ou privées) fournissent des clés de compréhension de l’économie, des organisations et plus globalement du fonctionnement de l’humain-entreprenant et de la place de l’homme à la fois agissant et subissant ces transformations.

Les modifications, les ruptures, et « les chamboulements » que l’économie et la société ont connu, sont remis en perspective, et nous permettent de mieux comprendre les trajectoires historique, sociologique, philosophique que la question de l’entrepreneur soulève. L’auteur nous montre, à cet égard, à quel point les grands auteurs (Tocqueville, Say, Cantillon…) étaient visionnaires et à quel point leurs analyses résonnent avec ce que chacun peut expérimenter en tant que chercheur mais plus globalement en tant qu’individu. A titre d’exemple, le chapitre consacré à Richard Cantillon (chapitre 9, p121 à 137), met en avant toute l’actualité de cet auteur notamment dans sa conception de qui est l’entrepreneur (celui qui accepte le risque lié à l’incertitude sur le prix et les quantités tant du côté producteur que consommateur), et la manière dont cette conception a finalement innervé la nécessaire approche pragmatique de l’entrepreneuriat.

Ainsi, Michel Marchesnay démontre en quoi l’approche pragmatique remet au centre la figure de l’entrepreneur -et plus globalement la petite entreprise- et s’est imposée à l’analyse économique en raison notamment de la remise en cause de la grande entreprise, symbole du capitalisme à bout de souffle. Pourtant, la question de la légitimité de l’entrepreneur et de la PME reste très présente tout au long de l’ouvrage, et ce questionnement se poursuit aujourd’hui lorsque Michel Marchenay rappelle le tiraillement et le procès en légitimité porté par l’esprit d’entreprise (p.82) : « Dans cette période critique, voire de rupture du système capitaliste, la question du rôle attribué respectivement à l’esprit d’entreprise et au respect des Biens communs constitue donc un enjeu crucial. »

En replaçant tout au long de l’ouvrage le rôle de l’entrepreneur et de la petite entreprise dans les mouvements qui travaillent la société et les forces en présence dans l’économie depuis la première révolution industrielle, Michel Marchesnay nous livre un double message très lucide. Premièrement, et malgré les nombreuses avancées, la recherche en entrepreneuriat est loin d’avoir cernée toutes les dimensions de ce phénomène. Deuxièmement, en raison de la prégnance de l’humain dans l’acte d’entreprendre, celui-ci doit s’analyser sous de multiples facettes qui privilégient les perceptions et les interprétations subjectives. Comment faire entendre cette voix (voie ?) face aux canons quantitatifs de plus en plus exigés dans les publications internationales ?

Lecture indispensable à tout chercheur en entrepreneuriat !

 

Valérie François, pour le comité de lecture et de valorisation de l’AEI